« Vous avez un problème ? On va vous créer une app »
Une difficulté, une solution, une application. Et si la mort entrait, elle aussi, dans la liste des problèmes à régler ? Avec les deadbots, ces programmes qui simulent une conversation avec un défunt, la promesse est tentante : renouer le lien avec un défunt. Mais jusqu'où peut-on négocier avec l'absence ? Et qu'est-ce que ça dit finalement de nous, en tant qu'être humain et société ?
On sait que c'est une machine qui répond, oui. Mais il y a le manque et surtout cette envie, le temps de quelques messages, de faire comme si l'autre était encore un peu là. « On n'a plus envie que la mort fasse partie de notre paysage », constate l'éthicien Louis de Diesbach. Alors, on lui cherche une parade numérique ; la conversation reprend – ou du moins, elle en donne l'impression. De quoi adoucir l'absence ? Peut-être. De quoi l'annuler ? Non. « Il y a peut-être moyen aussi de vivre en paix avec des problèmes qui ne sont pas fondamentalement des problèmes, mais juste des limites », interroge-t-il. Encore faudrait-il leur faire une place. Comme à ces vivants avec lesquels la relation n'est pas toujours confortable. « On ne va plus passer des moments les yeux dans les yeux avec des gens, se confronter à ce qui va, à ce qui ne va pas, avoir des discussions difficiles. Mais une fois que les gens sont morts, on a absolument envie de les recréer, de les garder près de nous. » Pour qui, au fond ? « Quand on a envie de les garder près de nous, ce n'est pas pour les gens (eux sont morts), c'est pour nous. » La technologie a évidemment beau jeu de s'engouffrer dans ce manque ; mais l'accuser de tous les maux ne dispense pas de regarder ce que nous lui demandons. « On est toujours très prompts à critiquer la tech. Ce qui est intéressant, c'est d'aller voir le miroir que ça nous renvoie. Et ça, c'est tout de suite moins confortable. » Et de citer InTouch, un service dont l'IA, baptisée Mary, téléphone aux personnes âgées, discute avec elles, puis transmet un résumé aux proches... Prendre des nouvelles de ses parents peut donc aussi se déléguer à une machine. « En conférence, l'idée suscite l'indignation. Mais quand vient la question des appels que l'on passe soi-même à ses proches, les regards se baissent. » Louis de Diesbach ne s'exclut pas du tableau. « Une fois cet exemple donné, confie-t-il, j'appelle ma grand-mère ».
Caroline Beauvois