Nos morts ont-ils encore des choses à nous dire ?
À la Toussaint, on se rend au cimetière pour retrouver les siens. Mais aujourd'hui, on ouvre aussi Google, un profil Facebook, une boîte mail... On recherche sur les plateformes un avis de décès, une photo, un message vocal. Et finalement, on retrouve nos proches par petits morceaux éparpillés sur des écrans. Mais que pouvons-nous vraiment faire de ces traces numériques ? Les conserver, les effacer... ou s'en servir pour renouer le dialogue avec ceux qui ne sont plus là ?
La question prend un tour vertigineux avec l'apparition des dead-bots, ces agents conversationnels d'IA qui simulent des personnes décédées. Mais que cherche-t-on dans la réponse d'une machine ? Un souvenir, un apaisement, ou la sensation que la conversation n'est pas tout à fait terminée ?
« Quand vous avez perdu quelqu'un que vous aimez profondément, il peut vous manquer au point que vous donneriez n'importe quoi pour entendre encore une fois sa voix », commente la psychologue Evelyne Josse. Encore faut-il réussir à continuer à aimer un mort et avancer. « Le chatbot n'est pas l'altérité, le chatbot, c'est votre miroir », met en garde Louis de Diesbach, éthicien de la technique qui nous invite à regarder ce que cette présence fabriquée nous renvoie.
Une vie derrière la pierre
Tout le monde ne cherche pas à converser avec les morts ; certains veulent transmettre leur histoire que la pierre ne peut contenir. Les nouveaux espaces mémoriels de L'Avenir permettent aux familles de réunir photos, textes et souvenirs sur une page, accessible en ligne ou par QR code. Une anecdote racontée par un ami, une photo de jeunesse : voilà de quoi découvrir le grand-père autrement que par son nom et ses dates. « L'idée du QR code, c'est de créer un pont entre le papier et le digital, mais aussi un lien intergénérationnel », explique Sophie Lericque, account manager nécrologies à L'Avenir.
À Namur, des QR codes racontent déjà des sépultures d'importance historique locale. « Le cimetière reste un lieu de recueillement, mais il peut aussi devenir un lieu de transmission », commente l'échevin namurois Benoît Malisoux.
Et si l'on ne sait pas où repose un proche ? Certaines communes proposent des outils en ligne pour retrouver une tombe, préparer une visite ou découvrir une sépulture méconnue. Le cimetière s'ouvre à d'autres usages, entre hommage familial, patrimoine et recherche.
Qui récupère nos messages ?
Reste le sort des comptes, des photos et des messages privés. Une juriste de l'Université de Namur fait le point sur le droit à l'oubli, l'accès aux données après un décès et les droits des proches. C'est que le droit à l'oubli ne se transmet pas aux héritiers ; pour les comptes, les conditions générales de plateformes comptent souvent davantage que l'on croit. De quoi rappeler que nos choix numériques peuvent avoir un impact bien après notre départ.
Le dernier adieu, lui aussi, change de forme. « Les gens ont besoin qu'on parle plus du défunt, de la personne qui part », observe Michaël Thiry, entrepreneur de pompes funèbres.
Photos, musique, hommages personnalisés, cérémonies retransmises à distance, choix durables : les familles veulent parfois plus de temps pour préparer ces moments. L'intelligence artificielle commence même à s'inviter dans les coulisses du secteur...
Envie de prolonger la réflexion depuis votre canapé ? Depuis plusieurs années, films, séries et livres imaginent déjà ces liens avec les machines, de Her et Black Mirror à Manuel de la vie sauvage. Ils nous ramènent à la question qui traverse ce supplément : quand une voix familière nous répond, qu'est-ce qui revient vraiment ?
« On n'a plus envie que la mort fasse partie de notre paysage », souffle Louis de Diesbach. Et pourtant, on continue de chercher les absents dans les images, les mots et les objets qu'ils ont laissés. Ce supplément Toussaint suit ce fil, de l'écran au cimetière : ce que l'on peut garder, ce que la technologie invente et ce que chacun choisit finalement de transmettre.
Caroline Beauvois