Et si nos intérieurs nous empêchaient de faire notre deuil ?
Faut-il s'entourer des photos de nos proches disparus ? Quel message envoie-t-on à notre cerveau en les côtoyant chaque jour ? Et si nos intérieurs, à notre insu, entretenaient notre chagrin ? C'est la question qu'on a posée à Fiona Beenkens, fondatrice de BetterAtHome et auteure du livre La neuro-architecture, qui explore la face cachée de nos habitats.
Sur la table de nuit, dans l'entrée, face au canapé… Ces photos de ces personnes qui ont disparu ; aux sourires figés et regards familiers… Si certaines photos apportent leurs lots de doux souvenirs, mais d'autres nous font suffoquer, et nous empêchent d'avancer, constate l'architecte Fiona Beenkens, auteure de La neuro-architecture - Comment optimiser son bien-être et sa santé grâce à l'aménagement de son lieu de vie, paru en octobre dernier.
"Le besoin d'afficher des photos partout, c'est hyperlogique dans les phases de non-acceptation, de colère, de déni… Mais le jour où on a vraiment fait un deuil, il n'y a plus vraiment besoin de photos. Il y en aura peut-être une quelque part, mais ce ne sera plus prédominant."
"C'est un sujet que je travaillais déjà, mais maintenant que je l'ai vécu dernièrement en perdant ma meilleure amie, ça a pris une autre dimension pour moi." Et dans ce deuil vécu, elle observe combien notre intérieur devient un prolongement de notre douleur. "Le grand problème de l'habitat, c'est que si on fait des choix pendant le deuil, on risque de figer notre intérieur dans cette phase très longtemps."
"Ne touchez à rien"
À travers ses accompagnements, Fiona voit défiler ces maisons lourdes d'absence, des lieux comme arrêtés dans le temps. "Une femme m'a appelée deux semaines après le décès de son compagnon. Elle voulait tout changer dans sa maison. J'ai dit non. C'était trop tôt. C'est comme si le cerveau allait faire un gros déni et ça nous revient en pleine face dix ans plus tard."
Changer trop vite, c'est contourner les émotions au lieu de les traverser, explique-t-elle. Pourtant, il y a un moment où l'envie de modifier, de réaménager, peut devenir salutaire. "C'est hypernécessaire, mais pas n'importe quand. Le problème, c'est qu'on ne sait pas toujours si on est prêt ou si on veut juste fuir…"
Les pièces sanctuaires
Il y a aussi ces intérieurs qui deviennent des sortes de mausolées. Et de donner l'exemple d'une femme qui a perdu son premier mari il y a quinze ans, puis son nouveau compagnon, plus récemment. "La maison est figée. La chambre du premier mari n'avait jamais été touchée, les vêtements sont encore là. Et le second compagnon est décédé sans jamais y avoir trouvé sa place…"
Et le cas n'est pas isolé. "Il y a des pièces dans lesquelles on ne rentre plus, et qui gardent l'énergie du défunt…", raconte-t-elle. Les objets aussi peuvent porter une charge immense.
La chambre vide du bébé attendu
Parfois, le deuil porte aussi un autre visage, celui d'un projet qui n'a jamais vu le jour, d'un bébé tellement attendu, mais jamais né… "J'ai vu des couples qui laissent une chambre vide, prête, en attendant un autre enfant. C'est une catastrophe pour le cerveau. Chaque fois qu'on passe devant, on se rappelle que c'est vide." Dans ces cas-là aussi, l'habitat renforce la douleur au lieu de l'apaiser. Il fige l'espoir déçu.
Le corps, l'habitat, tout parle
Changer la couleur d'un mur, déplacer une photo, c'est parfois suffisant. "Quand vraiment le deuil est intégré, ça se fait tout seul. On voit un objet, on ne le veut plus. Il part."
Et puis, il y a aussi des fois où il vaut mieux déménager, tout simplement, dit-elle. "Quand le sommeil réparateur devient impossible, quand un lieu a été le théâtre d'un traumatisme ou quand on sent que tout est figé, qu'on n'arrive plus à passer à autre chose, là, mieux vaut déménager." Alors, le nouvel habitat peut devenir un levier, un appui pour une nouvelle histoire à écrire.
Mais tant que la douleur est trop vive, il ne faut pas chercher à réparer avec des murs ou des coups de peinture, conseille-t-elle. "Laissez passer la vague. Ne touchez à rien." Le moment viendra. Et ce jour-là, oui, il sera temps de trouver une nouvelle place pour les photos.
Caroline Beauvois, Journaliste - L'Avenir