Des ateliers pour dire adieu autrement
Et si les funérailles devenaient un moment à créer ensemble ? Chez Karine Gillon, finies les couronnes standardisées choisies sur catalogue : la fleuriste bruxelloise invite les familles à créer elles-mêmes les compositions florales. Une manière de ralentir, de partager des souvenirs et de rendre hommage autrement au proche disparu.
Dans son atelier de Saint-Gilles, pas de vitrine ni de bouquets prêts à emporter. Karine Gillon travaille autrement. Les fleurs sont achetées pour chaque projet, en fonction d'une histoire, d'une famille, d'un moment. "Je n'ai pas de magasin. J'achète vraiment les fleurs dont j'ai besoin par projet", explique-t-elle. Une manière aussi "de limiter le gaspillage, malheureusement fréquent dans la fleuristerie traditionnelle".
Une reconversion
Mais avant de devenir fleuriste, Karine Gillon travaillait dans la coopération internationale et la gestion de projets – jusqu'à l'épuisement. "En 2010, j'ai vécu un très gros burn-out." La reconstruction passera alors, presque par hasard, par les fleurs. "C'est lors d'un mariage d'amis, que j'ai rencontré une fleuriste de la reine. On a eu un gros coup de cœur mutuel. Elle m'a prise sous son aile et je me suis vraiment formée à l'événementiel."
Pour comprendre le métier dans toutes ses dimensions, elle passe ensuite trois ans dans un magasin de fleurs. Une expérience formatrice, mais aussi révélatrice. "Moi, j'aime travailler par projet. J'aime la rencontre avec les gens et essayer de sentir ce qui est important pour eux. Or, dans la boutique, tout devait aller vite." Catalogue, modèles, efficacité… et finalement peu de temps pour les familles endeuillées, dit-elle. "J'avais besoin de comprendre qui était la personne disparue, ce qui comptait pour elle, ce qui avait du sens pour les proches. Mais pour mon patron, ça devait surtout aller vite."
Peu à peu, une conviction s'impose : fleurir les funérailles peut être bien plus qu'un geste décoratif. "La vie qui a été vécue est unique", insiste-t-elle. "Et la mort fait partie de la vie. On peut l'accompagner et célébrer ce qui a été vécu."
Pour cela, elle commence par remettre en question certains codes très ancrés. "Dans le code du funéraire, toutes les fleurs sont à l'horizontale. On fait des coussins ou des gerbes au sol, et à partir de la troisième rangée, plus personne n'en profite." Alors elle imagine des compositions verticales, des paniers que l'on peut emporter après la cérémonie, ou encore des créations mêlant fleurs coupées et plantes vivaces. "Comme ça, ça peut continuer à vivre dans un jardin ou être offert."
Elle a même conçu un couvre-cercueil d'un nouveau genre. "Il a la forme traditionnelle, mais il est composé d'une vingtaine ou d'une trentaine de petits bouquets dans des vases qu'on ne voit pas. Après la cérémonie, les bouquets sont offerts aux personnes présentes."
"Arrêter le temps"
Depuis 2021, elle propose ce qu'elle appelle des "ateliers fleuris du souvenir". La veille ou l'avant-veille de la cérémonie, les proches se réunissent pour créer eux-mêmes les compositions florales. "L'idée, c'est d'arrêter le temps et de créer ensemble quelque chose en mémoire de la personne qui les a quittés."
Tout commence par un geste simple. "J'offre un petit photophore à chaque personne. Je les invite à prendre le temps de le décorer. Une bougie est ensuite allumée, c'est un moment de silence, de lien." Puis viennent les fleurs. "J'explique alors la technique – une brique d'oasis dans laquelle on pique les tiges – mais c'est tout. Je ne donne pas d'exemple. Je laisse vraiment ce temps de créativité."
Très vite, les hésitations disparaissent. "Les gens arrivent en disant : "Je ne suis pas créatif." Et puis ils se laissent surprendre." Les compositions se multiplient, se répondent, s'assemblent. "Finalement, les gens créent comme des petits jardins qui, ensemble, forment un plus grand jardin autour du cercueil ou de l'urne."
Dans ces moments suspendus, les souvenirs remontent naturellement. Un dessin sur un photophore, une couleur choisie, une fleur particulière. "Pourquoi tu fais des cravates ? – Parce que papy portait toujours des cravates."
Les enfants aussi trouvent leur place dans ces ateliers. Ils dessinent, créent des bouquets, et parfois viennent installer leurs fleurs le jour de la cérémonie. "Ils sont fiers de venir déposer ce qu'ils ont fait." Une manière d'apprivoiser ce moment difficile. "Ça leur permet d'être acteurs de ce moment difficile."
Trois ans après leur création, ces ateliers commencent à faire leur chemin.
Car derrière les fleurs, c'est peut-être aussi une autre façon de vivre les adieux qui apparaît. "De plus en plus de familles ont envie de faire des choses plus personnelles", observe la fleuriste. Les rituels évoluent, lentement. "Avant, beaucoup de choses étaient liées à la religion. Aujourd'hui, les gens cherchent à créer des cérémonies qui leur ressemblent."
Et parfois même à imaginer leurs propres funérailles. "Certains disent qu'ils voudraient quelque chose de plus festif, qu'on boive une bière autour du cercueil. Avant, tout ça était très tabou." Au milieu des fleurs, Karine accompagne ce changement avec douceur, une création à la fois.
Infos : www.karinegillon-fleuriste.com
Caroline Beauvois, Journaliste - L'Avenir