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Deuil périnatal : des nids d'anges pour les accompagner

Deuil périnatal : des nids d'anges pour les accompagner

Quand un bébé décède pendant la grossesse, chaque geste compte. En Belgique, l'association Fil d'Anges fournit aujourd'hui des nids d'ange aux hôpitaux pour envelopper ces enfants et offrir aux parents un moment de douceur et de solidarité dans l'épreuve. Rencontre avec sa fondatrice Lilia Brunel, et des bénévoles au grand cœur.

"Tu en referas un autre", "Ce n'est pas si grave", "Il devait y avoir un problème."

Ces phrases, Lilia Brunel les a entendues, alors qu'elle vient de perdre son premier fils, au cours de la grossesse - tels des coups de poing silencieux, souvent prononcés avec de bonnes intentions, mais qui effacent l'essentiel : l'existence de l'enfant perdu.

Dans le vertige de cette perte immense, un détail reste gravé dans sa mémoire : le soin apporté par les sages-femmes pour présenter son enfant. Un petit bonnet, un drap pour l'envelopper… des gestes simples, improvisés avec les moyens du bord, mais qui donnent à cet instant une dignité inattendue. "Ce petit bonnet, ce n'était pas grand-chose, mais ça représentait énormément pour moi. Les sages-femmes me disaient qu'il était beau, qu'il avait un prénom. Elles l'ont humanisé."

Mais ce geste révèle aussi un vide. "À l'époque, en Belgique, rien n'existait réellement pour habiller les bébés décédés pendant la grossesse. Les maternités improvisaient, souvent avec une grande délicatesse mais sans matériel adapté, se rappelle-t-elle.

Alors qu'en France, elle découvre une association de bénévoles qui coud pour ces bébés, en Belgique, "les sages-femmes font ce qu'elles peuvent".

Couturière amatrice, Lilia se lance et décide de combler ce vide. "J'ai repris le contact avec la sage-femme qui m'avait accompagnée lors de l'accouchement et on a imaginé un objet simple : un nid d'ange, adapté aux bébés très prématurés ou décédés pendant la grossesse." Un coton de tissu, doux, discret, pensé pour envelopper le corps fragile d'un tout-petit et permettre aux parents de le rencontrer dans des conditions plus apaisées. "Elle nous a aidés à définir les tailles qui seraient utiles à l'hôpital."

Fil d'Anges naît

En 2017, le premier hôpital reçoit les créations de ce qui deviendra Fil d'Anges. Puis les demandes arrivent presque naturellement : d'autres maternités se manifestent, des bénévoles rejoignent le projet. Aujourd'hui, l'association fournit 32 hôpitaux en Wallonie et à Bruxelles, grâce à une trentaine de bénévoles qui cousent, assemblent et livrent entre 700 et 900 nids d'anges chaque année.

Mais au-delà de la couture, l'objet joue un rôle essentiel dans l'accompagnement des familles. "En tant que parents, on n'est pas toujours prêt à voir le bébé… Il n'est pas toujours en très bon état non plus, explique Lilia. Le nid d'ange permet d'abord de montrer la tête, avec le petit bonnet. Ensuite, quand ils sont prêts, on peut ouvrir doucement."

"Un cocon doux dans des moments douloureux"

Dans les maternités, les sages-femmes confirment l'importance de ce geste. "Le nid d'ange offre au bébé un cocon doux et sécurisant, même dans ce moment douloureux", explique une sage-femme du CHR de la Citadelle, à Liège, où un espace prévu est consacré à ces petits êtres morts trop tôt. "Le nid d'ange contribue à préserver sa dignité et permet aux parents de découvrir leur enfant dans un cadre plus apaisé."

Pour les soignants aussi, l'objet change la manière d'accompagner ces moments difficiles, dit-elle.

"Avant, nous enveloppions les bébés dans un petit drap blanc avec un bonnet d'hôpital. C'était très médicalisé. Le nid d'ange permet de présenter le bébé autrement, avec plus de douceur."

Car dans ces instants, chaque détail compte. "Il est tellement difficile de faire le deuil de quelqu'un qu'on a vu", rappelle Colette Cavraine, Sage-femme en Chef bloc d'accouchement, du Centre hospitalier Bois de l'Abbaye, à Seraing. "C'est presque impossible de faire le deuil de quelqu'un qu'on n'a pas vu."

"Le nid d'ange humanise le bébé, résume Lilia. C'est vraiment important de rappeler que pour les parents, ce n'est pas juste une grossesse qui s'arrête : c'est leur enfant" Et tout ce qu'ils avaient déjà projeté…

C'est précisément cette conviction qui a poussé Hélène à rejoindre l'association quelques années plus tard. Puéricultrice de formation, elle découvre Fil d'Anges par hasard en lisant l'annonce d'un atelier à Jette. "Je me suis dit : ça, c'est pour moi." Depuis, elle coud régulièrement et accompagne Lilia lors des livraisons dans les hôpitaux.

"Ce sont des moments très particuliers, raconte-t-elle. On rencontre les sages-femmes, on voit comment elles utilisent les nids d'ange. Il y a beaucoup de reconnaissance des deux côtés."

Au fil des années, l'association s'est structurée, les tissus choisis avec soin, dans des couleurs neutres et apaisantes. Les bénévoles se retrouvent lors d'ateliers collectifs. Certaines sont elles-mêmes passées par un deuil périnatal.

Et parfois, au détour d'une couture, une parole se libère. "Il arrive que quelqu'un dise : ça fait trente ans et je n'en avais jamais parlé."

Car coudre ces nids d'ange n'est pas seulement un geste utile. C'est aussi une manière de briser un silence longtemps imposé aux femmes autour de la perte d'un bébé. Rappelons qu'il n'y a pas si longtemps encore, les mères étaient jugées trop fragiles pour voir le corps de leur enfant…

"La mort fait peur", dit simplement Lilia. "Et la mort d'un bébé encore plus. Alors on préfère souvent ne pas en parler, mais ça serait une erreur" Et l'association Fil d'Anges, à sa manière, tente de faire exactement l'inverse : mettre de la douceur là où le silence a bien trop longtemps régné.

INFOS : https://fildanges.wordpress.com/

L'association Fil d'Anges vit grâce aux dons. Les dons peuvent être versés sur le compte BE11 5230 8093 4148.

Coudre pour être utile

117, c'est le nombre de nids d'anges qu'André a déjà cousus pour l'association Fil d'Anges. 117 petits cocons de tissu destinés à envelopper des bébés décédés pendant la grossesse ou à la naissance. À 72 ans, cet ancien ingénieur liégeois a troqué son clavier d'ordinateur contre une machine à coudre installée dans son salon.

Pourtant, l'histoire commence ailleurs. Pendant des années, André accompagne son épouse, atteinte de la maladie d'Alzheimer. Placée en maison de repos, elle y restera deux ans avant de décéder en 2024, raconte-t-il. "Elle était pédiatre et adorait coudre, elle savait tout faire", sourit-il. Après sa disparition, la machine est toujours là. Alors André s'y met.

"J'ai pris des cours par internet. J'ai commencé comme ça, à 72 ans, à utiliser des aiguilles." C'est une connaissance qui lui parle ensuite de Fil d'Anges.

Le projet lui paraît immédiatement accessible. "Comme c'est toutes lignes droites, je me suis dit que c'était assez facile", raconte celui qui est encore aujourd'hui le seul bénévole homme de l'association.

Ancien ingénieur, André retrouve dans la couture une logique qui lui est familière. "J'étais tout le temps derrière un écran, au téléphone, à régler les problèmes de chantier." Aujourd'hui, il construit autrement. "Toute cette notion d'ingénieur qui veut construire pour être utile… Ici, ça rencontre vraiment bien ma mission."

Peu à peu, sa pièce de loisirs se transforme en véritable atelier. Une première machine à coudre, puis une recouvreuse et récemment, une brodeuse numérique… André développe progressivement sa propre méthode. "Au début je partais avec des coupons de 2,50 mètres. J'arrivais à en faire une trentaine et ça me prenait quinze jours."

Avec le temps, il affine. "Maintenant le raisonnable, c'est un mètre de tissu pour en faire une dizaine. En une semaine c'est bouclé, quelques heures par jour." Un jour pour découper les pièces, le lendemain pour les coutures droites, ensuite les rubans et les finitions.

Mais derrière cette mécanique méthodique se glisse aussi un hommage discret à son épouse disparue. Alors, dès qu'il a un moment, André s'installe simplement à sa machine à coudre et continue, point après point, à se rendre utile.

Caroline Beauvois, Journaliste - L'Avenir