On est à Andenne, aux Artisans de la Pierre. Dic, un Malinois aussi massif que doux avance vers nous. « C’est un gentil, ne vous en faites pas ! », lance Bénédicte Barbiaux en arrivant, sourire aux lèvres. « J’ai recueilli ce chien il y a quelques mois. Il vivait dans une cage, le pauvre… Un café ? »
Ici, pas de showroom tapageur. Juste un bureau, un atelier, et cette voix rauque qui surgit. « Je n’ai jamais voulu un magasin, confie Bénédicte. D’ailleurs, je ne voulais pas faire du monument funéraire au départ. Je ne voulais pas vivre du malheur des gens. » Pourtant, après plus de trente ans dans la pierre, c’est bien la finesse de ses créations funéraires sur mesure et de ses rénovations qui forge aujourd’hui une partie de sa réputation.
Le goût de la pierre dès l’adolescence
Son histoire avec la pierre commence très tôt. « J’avais 17 ans, et je voulais être tailleur de pierre, point. » Elle est la seule fille de sa classe. « À l’époque, comme j’étais une femme, il fallait être deux fois meilleure que les hommes pour être crédible… C’est un métier assez éprouvant. »
Et d’évoquer son compagnonnage en France, ses stages de gravure, puis son passage de dix ans aux carrières de l’État. « C’est une carrière publique. Là, je me suis dit que j’étais rentable et je me suis dit que j’allais essayer de me lancer. »
Vers 31 ans, elle passe ainsi indépendante, d’abord en face de chez elle. « Je présentais ma main-d’œuvre aux autres tailleurs, je faisais un peu de bâtiment. » Son frère la rejoint. Puis, il y a une douzaine d’années, elle s’installe dans le zoning de Seilles (Andenne), à deux pas de la prison, dans un hangar qu’elle fait construire.
Une passion intacte, malgré les blessures
Mais derrière ce parcours inspirant, il y a aussi le prix du métier. Bénédicte ne taille plus la pierre aujourd’hui. Ses deux mains sont greffées. « J’ai la maladie des boxeurs : tous les os se brisent dans mes bras et mes mains. J’ai eu une trentaine d’opérations. Maintenant, je ne sais même plus plier les poignets. »
Alors, c’est Mike, son neveu, qui assure aujourd’hui la continuité du geste. « Il sait comment ça fonctionne. Moi, je viens quand je peux. » Elle supervise, elle discute avec les clients… Et pourtant, la passion est toujours aussi vive.
Des clients arrivent justement, elle les conseille. « Je connais mon métier. Je vais encore voir les chantiers, je vérifie, je donne mon avis. Je travaille avec une équipe : graphistes, graveurs, époxie… On fait du sur-mesure. »
Ce goût du détail, de l’écoute, fait la différence dans un secteur souvent standardisé. « Je ne voulais pas vendre des monuments. Je trouvais ça horrible de devoir annoncer des prix à des gens en deuil. Parce qu’évidemment, quand t’es en deuil tu ne fais pas attention aux prix… » Elle ne le sait que trop bien. « Quand mon père est décédé, j’ai fait venir un camion entier de fleurs. Je voulais qu’il n’y ait aucun trou. Je voulais que tout le monde soit bien reçu pendant les visites. »
La création funéraire s’est imposée à elle, presque malgré elle. « Je travaille beaucoup sur recommandations, bouche-à-oreille. Je fais aussi de la restauration, beaucoup. Aujourd’hui, le funéraire, c’est devenu un quart de notre activité. » Le tout dans un secteur où les tendances évoluent. « Avant, on prenait du gris moucheté, maintenant les gens veulent des couleurs plus douces, du mauve parfois. Le granit prend le dessus sur la pierre. »
Une matière vivante
La pierre bleue reste sa matière de prédilection. Ce rapport au matériau, elle l’a cultivé avec des mentors, notamment Gaston Fivet, un vieux tailleur de pierre d’Andenne, disparu il y a vingt ans. « J’aimais aller chipoter chez lui. C’est avec lui que tout a commencé. »
Dans ce hangar d’Andenne, la pierre n’est pas froide, elle est vivante, à l’image de Bénédicte. Elle ne sculpte plus, mais elle façonne encore, autrement. Par la parole, l’écoute, la mémoire des gestes. Le tout, avec son chien qui veille au grain.
Caroline Beauvois