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"On a transformé le deuil en une espèce de parcours avec des étapes à franchir"


"On a transformé le deuil en une espèce de parcours avec des étapes à franchir"

    Depuis des années, une idée s'est imposée dans les livres de psychologie populaire : le deuil suivrait une série d'étapes. Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation… Un parcours balisé qu'il suffirait de traverser pour "se remettre" et reprendre le cours de sa vie. Le problème, c'est qu'un deuil est loin d'être aussi "simple". Le point avec le philosophe Jean-Michel Longneaux.

    Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation… Depuis des années, le deuil est souvent raconté comme une sorte de mode d'emploi : cinq étapes à traverser, quelques formules toutes faites à répéter, et la promesse qu'avec un peu de temps, "tout finira par passer". À cela s'ajoutent, par la suite, ces phrases que les personnes endeuillées entendent presque systématiquement : "Il faut tourner la page", "Le temps guérit tout", "Il faut avancer". Le problème, c'est que cette vision du deuil est largement "fausse", souligne d'emblée Jean-Michel Longneaux, docteur en philosophie, professeur à l'Université de Namur et spécialiste des questions éthiques dans le monde de la santé.

    "On a transformé le deuil en une espèce de parcours avec des étapes à franchir pour pouvoir tourner la page. Or, c'est faux du début à la fin." Derrière ces théories simplifiées, il y a surtout une manière rassurante de parler de la mort. Mais la réalité du deuil est bien plus complexe et bien moins linéaire.

    Il n'y a pas d'étapes du deuil

    Alors que la théorie des "étapes du deuil" s'est largement diffusée dans le grand public, elle est aujourd'hui fortement critiquée par les spécialistes, explique l'auteur du livre Finitude, solitude, incertitude : Philosophie du deuil. Dans la réalité, il n'existe pas de chemin unique. "Chaque personne réagit différemment à la perte. Certaines s'effondrent, d'autres se mettent en colère, d'autres encore continuent à fonctionner presque normalement pendant un temps, dit-il. Ce ne sont pas des 'étapes'. Ce sont des réactions humaines face à une réalité trop dure à accepter immédiatement." Et alors que certaines personnes ressentiront plusieurs de ces réactions à la fois, ou passeront de l'une à l'autre, d'autres ne les vivront pas du tout.

    Chercher à faire entrer le deuil dans un schéma trop rigide est une erreur, dit-il. "C'est vouloir classer dans des cases ce qui relève, en réalité, d'une expérience profondément personnelle."

    Le deuil n'est pas une performance

    Mais pourquoi ces idées ont-elles tant de succès encore aujourd'hui ? "Parce qu'elles correspondent à une certaine vision de la société : celle qui valorise la performance, la rapidité et l'efficacité". Il faudrait réussir sa carrière, réussir sa vie… et même réussir son deuil. Une logique franchement problématique. "On voudrait réussir son deuil comme on réussit tout le reste. Mais le deuil n'est pas une performance", souligne le philosophe.

    Certaines méthodes promettent même d'apprendre à "faire son deuil" en quelques semaines ou selon un parcours balisé, regrette-t-il. "Ces promesses relèvent davantage de la simplification commerciale que d'une réalité humaine."

    Cette pression sociale peut d'ailleurs peser lourd sur les personnes endeuillées. Certaines racontent avoir "l'impression de devoir aller mieux pour rassurer" leur entourage ou reprendre rapidement le cours normal de la vie. Comme si la tristesse avait une date limite. Or le deuil n'obéit à aucun calendrier.

    Le deuil, ce n'est pas seulement la mort

    Dans le langage courant, on associe presque toujours le deuil à la mort d'un proche. Pourtant, le phénomène est plus large. Le deuil apparaît chaque fois que la vie change de manière irréversible. "Le deuil concerne toutes les situations où il y a un avant et un après, et où l'on ne peut pas revenir en arrière."

    La mort d'un proche en est évidemment l'exemple le plus douloureux. Mais d'autres événements peuvent provoquer une expérience similaire : une séparation, la perte d'un emploi, une maladie chronique, un exil ou un déracinement. Dans toutes ces situations, la vie ne peut pas simplement reprendre comme avant.

    C'est d'ailleurs ce qui distingue le deuil, le vrai, d'une crise, dit-il. Dans une crise, la situation peut être difficile mais la vie finit souvent par redevenir plus ou moins semblable à ce qu'elle était auparavant. Dans un deuil, ce n'est pas possible. "Dans un deuil, il n'y aura pas de retour en arrière. La vie continue, bien sûr. Mais elle se transforme. Et la personne que l'on était auparavant ne peut plus exister de la même manière."

    Le but du deuil n'est pas d'oublier

    Autre idée très répandue : penser que le deuil serait terminé lorsque la douleur disparaît. Or, cette représentation ne correspond pas à l'expérience de nombreuses personnes endeuillées, explique notre expert. "Le but du deuil n'est pas de tourner la page." Le travail du deuil consiste plutôt à apprendre à vivre avec son histoire. "La vraie question devient : comment vivre avec ce que j'ai vécu et qui n'est plus ?"

    La personne disparue ne cesse pas d'exister dans la mémoire. Les souvenirs, les émotions et parfois la tristesse continuent d'accompagner la vie.

    Mais avec le temps, ces sentiments peuvent prendre une place différente. "Le deuil est le processus par lequel on meurt à ce qu'on n'est plus pour renaître à ce que l'on est devenu.", propose comme définition Jean-Michel Longneaux. "Perdre un conjoint, par exemple, ne signifie pas seulement perdre une personne. Cela signifie aussi perdre une partie de son identité : celle de la personne qui vivait avec lui." Le travail du deuil consiste donc à accepter une transformation de soi. "On devient quelqu'un qui doit désormais vivre sans l'autre."

    Ce que le deuil nous apprend

    Aussi douloureux soit-il, le deuil peut transformer profondément la manière dont on regarde la vie. "La mort n'est pas pour les vieux. La mort est pour les vivants."

    Et cette prise de conscience peut amener certaines personnes à revoir leurs priorités. "Quand on comprend que la vie est fragile, on peut décider d'aller à l'essentiel."

    Accepter nos limites

    Le deuil confronte également à une réalité souvent difficile à accepter : notre impuissance. "Les deuils nous ramènent à l'expérience de nos limites. Nous aimerions pouvoir protéger ceux que nous aimons et empêcher la mort." Mais cela n'est pas possible. "Les deuils nous obligent à faire le deuil de la toute-puissance."

    Dans ce moment de bascule, beaucoup de personnes se retrouvent aussi hantées par des pensées de culpabilité. Le fameux "j'aurais dû" s'impose alors dans l'esprit : "j'aurais dû appeler", "j'aurais dû être là", "j'aurais dû voir les signes", "j'aurais dû faire autrement"… Ces scénarios imaginaires traduisent souvent une tentative de reprendre la main sur ce qui échappe. Comme si, en réécrivant l'histoire, il devenait possible de changer l'issue. "Mais ces pensées disent surtout à quel point l'être humain a du mal à accepter qu'il ne contrôle pas tout", explique le philosophe.

    Parler pour continuer à vivre

    "Lorsqu'on demande aux personnes endeuillées ce qui les a aidées à traverser cette épreuve, un élément revient presque toujours : la parole", dit-il.

    Mettre des mots sur la perte permet d'être entendu dans sa souffrance. "Être entendu est fondamental."

    Enfin, rappelons que le deuil n'est pas une maladie à guérir, mais bien une traversée. Et pour beaucoup, cette traversée commence simplement par une chose : pouvoir raconter ce que l'on vit. Et de rappeler que parfois les proches ne sont pas suffisamment outillés pour y répondre, et qu'il faut alors se tourner vers un professionnel.

    Retrouvez Jean-Michel Longneaux lors d'un cycle de conférences consacré au deuil les 22 avril, 20 mai et 17 juin 2026, de 20 à 22 heures, à la Haute École Robert Schuman (HERS), à Libramont. Trois rencontres pour réfléchir aux questions de finitude, solitude et incertitude qui traversent l'expérience du deuil.

    Caroline Beauvois, Journaliste - L'Avenir