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"Notre fils avait 23 ans ": vivre après l'accident


"Notre fils avait 23 ans ": vivre après l'accident

Un accident au détour d'une route, un téléphone qui sonne à l'aube, une phrase… Et soudain, la vie d'avant n'existe plus. Quand Bertrand Jardon perd son fils Maxime, 23 ans, dans un accident de voiture, c'est tout l'équilibre familial qui s'effondre. 15 ans plus tard, ce père endeuillé accompagne d'autres familles confrontées au même drame au sein de l'association Parents d'Enfants Victimes de la Route.

"Notre fils Maxime avait 23 ans. Il était à l'arrière d'une voiture avec des amis. Le conducteur a perdu le contrôle du véhicule et la voiture a percuté un poteau électrique. Maxime est décédé sur le coup." Le discours est sobre, répété à tellement de reprises… C'était en 2010. Derrière ces quelques mots se cache ce que ce père appelle aujourd'hui une "brisure de vie".

"Quand on vous annonce ça au petit matin, c'est une autre vie qui commence. La composition de la famille change, mais aussi les relations, le regard des autres. Tout est différent", témoigne Bertrand Jardon, de Rixensart. Quinze ans ont passé depuis l'accident. Aujourd'hui, le papa est président de l'association Parents d'Enfants Victimes de la Route (PEVR). Une structure qui accompagne les familles confrontées à ce type de drame. "Nous avons suivi un accompagnement thérapeutique, comme beaucoup de familles. Puis nous avons découvert l'association. Et nous nous sommes dit que c'était peut-être là que nous pouvions transmettre les forces que nous avions réussi à rassembler." Transformer la douleur en engagement : une trajectoire fréquente chez les parents endeuillés par un accident de la route, dit-il.

La mort d'un enfant est toujours une épreuve extrême. Mais lorsqu'elle survient dans un accident de la route, elle possède une violence particulière, souligne-t-il. "La route est banalisée. On prend la voiture tous les jours sans y penser. Pourtant, chaque fois que l'on sort de chez soi, il peut se passer quelque chose." Ce caractère soudain laisse souvent les familles dans un état de sidération.

Et face à ce drame, les proches ne savent pas toujours comment réagir. "Quand on ne sait pas quoi dire, il faut rester simple. Un regard, une main sur l'épaule, c'est parfois suffisant." Les phrases toutes faites, elles, peuvent parfois blesser, met-il en garde. "Plutôt que dire "comment ça va ? je préfère qu'on me demande "comment allez-vous aujourd'hui ?". Parce que le deuil n'est pas une histoire de quelques jours. C'est une longue traversée."

"Entre nous, on se comprend"

Au fil des années, l'association a développé différents outils pour soutenir les familles : groupes de parole, rencontres, week-ends de réflexion – et leur permettre de rencontrer d'autres personnes ayant vécu la même tragédie. "Entre nous, on se comprend parfois à demi-mot. Ou simplement par un regard."

Ces moments collectifs peuvent prendre des formes très simples : une promenade, un repas partagé, un week-end autour d'un thème. Et de rappeler qu'il n'existe pas de manière unique de traverser le deuil. "Il n'y a pas de bonne méthode universelle. Chaque chemin est différent."

Une chose, en revanche, lui semble essentielle : ne pas rester seul. "On ne se reconstruit pas entièrement tout seul. Les autres nous apportent des petites choses qui, mises bout à bout, permettent d'avancer."

Transformer la douleur en combat

Pour les bénévoles de l'association Parents d'Enfants Victimes de la Route, l'engagement ne se limite pas à l'accompagnement des familles endeuillées. Il passe aussi par la prévention. Régulièrement, les membres de l'association interviennent dans des écoles, des entreprises ou auprès de jeunes qui s'apprêtent à passer leur permis. L'objectif n'est pas de donner des leçons, mais de témoigner. "Nous ne sommes pas là pour culpabiliser les jeunes, insiste Bertrand Jardon. Nous sommes là pour dire : voilà ce qui peut arriver. Et nous ne voudrions pas que cela vous arrive." Ces rencontres sont souvent marquées par la force des témoignages. Derrière les statistiques de la sécurité routière, il y a des histoires, des familles, des vies bouleversées.

L'association mène également un travail de sensibilisation et de plaidoyer auprès des responsables politiques. En janvier dernier, la Chambre a ainsi approuvé l'introduction de la notion d'"homicide routier" dans la loi. "Quand quelqu'un prend le volant sous l'emprise de l'alcool ou de la drogue, lorsqu'il récidive ou commet un délit de fuite, on ne peut pas toujours parler simplement d'homicide involontaire, explique Bertrand Jardon. Il était important que la loi reconnaisse cette réalité."

Mais au-delà des combats juridiques et des actions de prévention, il reste surtout une conviction plus intime, forgée par l'épreuve. "Le deuil nous rappelle que rien ne nous est dû. Notre éducation ne nous prépare peut-être pas assez à cette imprévisibilité. On peut avoir des parents, un conjoint, des enfants, un travail… et puis un jour, certains ne sont plus là."

Une lucidité qui n'empêche pas l'espoir. "Je crois que le deuil peut aussi être un apprentissage de la vie. Ce n'est évidemment pas le chemin que l'on choisit. Mais il peut nous apprendre à regarder autrement ce qui compte vraiment." Son conseil aux familles endeuillées ? "Chacun a sa manière de se reconstruire. Certains ont besoin de contacts sociaux, d'autres de moments de solitude pour se ressourcer, d'ailleurs les deux peuvent coexister… Mais une chose est sûre : ne restez pas seuls. Allez vers les autres. C'est ensemble que l'on retrouve un peu de carburant pour continuer à vivre."


Caroline Beauvois, Journaliste - L'Avenir