À Tournai, Aurore Fourmeaux dirige le centre funéraire Delval avec une intensité peu commune. À la tête de son entreprise depuis près de 30 ans, elle incarne une vision humaine et engagée du funéraire. Rencontre avec une entrepreneure au grand cœur, pour qui accompagner les vivants est bien plus qu’un métier, mais une vocation.
À 48 ans, Aurore Fourmeaux n’a rien d’un patron classique. Depuis son centre funéraire S. Delval à l’esthétique soignée, elle a fait de son métier un engagement quotidien envers les familles endeuillées.
Pourtant, rien ne prédestinait Aurore Fourmeaux à embrasser une telle carrière. À 18 ans, elle dirige une boutique de vêtements, lancée avec l’aide de sa maman. « J’étais jeune, je ne savais pas trop ce que je voulais faire. La mode m’intéressait, mais je n’étais pas ancrée dans une vocation », raconte-t-elle. Et puis, un projet singulier est envisagé : ouvrir une entreprise de pompes funèbres.
Du gros œuvre à la maison de vie
« En six mois, tout était bouclé. J’ai fermé ma boutique, passé le jury central et obtenu mon accès à la profession. J’avais acquis les notions de comptabilité en décrochant mon diplôme de fin d’études, ce qui m’a permis d’ouvrir officiellement l’entreprise », explique avec simplicité celle qui sera très vite aux commandes du navire. « J’aime le côté relationnel du métier. J’aime aider les gens. »
Le bâtiment choisi pour accueillir son activité n’avait rien de prédestiné. « C’était une structure inachevée, appartenant à des forains », se souvient Aurore. C’est son père, entrepreneur dans le bâtiment, qui se charge des travaux. « On a transformé ce lieu en profondeur, puis agrandi, modernisé… Aujourd’hui, c’est devenu le centre funéraire Delval que vous connaissez. »
Ici, pas question de faire dans le cliché. « Chez moi, pas de décors froids ou impersonnels. Je veux que les familles se sentent presque comme chez elles. » Alors, elle soigne chaque détail : un aquarium d’eau de mer en salle d’accueil, des chambres funéraires décorées comme des pièces à vivre, avec des tissus sélectionnés dans les magasins de déco ou encore confectionnés par une couturière.
« Une chambre est blanche et boisée, une autre rose poudré pour les dames âgées, une troisième bleu ciel avec une lampe en plume de paon… »
Un engagement sans limites
Aurore Fourmeaux se dévoue entièrement à son métier. « Je ne prends jamais de vacances. Jamais. Mon travail, c’est ma vie. » Elle se rend disponible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. « C’est un choix, mais c’est mon équilibre, c’est comme ça que je me sens bien. Quand je reçois une famille, je suis entièrement présente. Je les accompagne de A à Z. »
Elle organise tout, en direct avec les proches : « J’ai un grand-écran dans mon bureau afin qu’ils puissent visionner toutes les étapes en direct. On remplit ensemble les documents : crémation ou inhumation, prêtre, cimetière, cafétéria, musique, souvenirs… Quand ils sortent d’ici, tout est organisé. »
Cette organisation millimétrée, elle l’a pensée comme un soutien concret. « Dans ces moments difficiles, les familles ont l’esprit vide. Elles ont besoin qu’on les porte. »
Une équipe féminine
Loin d’être une patronne distante, Aurore se veut proche de son équipe, dit-elle. Ophélie Destrebecq, thanatopractrice de 28 ans, l’accompagne depuis neuf ans. « Elle est polyvalente : elle fait les soins, gère les cercueils, passe la musique à l’église, conduit le corbillard… Elle sait tout faire. » Bélinda Questier gère, quant à elle, les dossiers administratifs, le magasin de fleurs et d’articles funéraires, ainsi que le suivi des familles : cartes souvenirs, photos, discours, musiques à diffuser ect… .
Mais c’est Aurore qui reste le point de contact. « Chaque famille passe par moi. Et s’il faut s’occuper des défunts, je le fais. Mise en bière, transport, même le maquillage si Ophélie n’est pas là. Dans ce travail, il faut savoir tout faire. » Ce respect du métier, Aurore le transmet à ses porteurs, dont certains la suivent depuis ses débuts. « Il n’y a pas de hiérarchie rigide ici. On est une famille. On travaille en confiance. »
Le funéraire, en mutation constante
Depuis 27 ans, Aurore a vu les usages évoluer. « Avant, on passait presque systématiquement par l’église. Aujourd’hui, beaucoup choisissent des cérémonies religieuses ou civiles au crématorium. C’est souvent plus intime, plus personnel. »
La crémation est aussi devenue la norme. « On voit de plus en plus de demandes pour disperser les cendres sur place ou les conserver dans des urnes à domicile. Les familles veulent du sur-mesure.
J’ai déjà un espace pour accueillir 30 à 40 personnes, mais on veut aller plus loin. Il y a une vraie demande. »
Depuis peu, le centre funéraire Delval a rejoint le réseau Sereni, un réseau d’entrepreneurs funéraires. « Ce n’est pas une perte d’indépendance, au contraire. Le groupe m’apporte un soutien logistique et administratif, mais je reste le visage de l’entreprise. »
Rapprocher les vivants de leurs défunts
Son métier, Aurore le pense avant tout pour ceux qui restent. « On est au service des vivants, même si on s’occupe des morts », affirme-t-elle.
Et pour entretenir ce lien elle innove : marches commémoratives dans des lieux naturels, rencontres post-deuil, communication moderne. « Au fil du temps, on revoit parfois à plusieurs reprises certaines familles… Et certaines histoires sont bouleversantes… »
En octobre, elle a organisé sa première marche mémorielle aux Fours à Chaux de Tournai. « C’est un endroit paisible, chargé de sens. J’ai invité des familles qui ont perdu un proche en 2024 à marcher ensemble. L’idée était de se recueillir. Puis je leur ai offert un verre sous les voûtes, à la bougie. C’était ma manière de dire merci pour leur confiance. »
Aux jeunes qui s’intéressent au secteur, son conseil : « Ce n’est pas un métier à faire pour l’argent. Il faut de l’empathie, du courage, de la disponibilité, du caractère… Il faut que ça soit une vocation !»
Transmettre un métier, pas une illusion
Certaines situations restent difficiles. « Au tout début, j’ai eu beaucoup de jeunes accidentés, des suicides… Ça marque. Heureusement, il y en a moins aujourd’hui, grâce aux campagnes Bob. »
Et même après toutes ces années, l’émotion est toujours au rendez-vous lorsqu’elle rencontre les familles des défunts. « Une bonne poignée de main, un regard sincère, un mot de remerciement… ça me bouleverse encore. Je me dis : j’ai fait quelque chose de bien. »
Aurore Fourmeaux fait partie des (encore) rares femmes à avoir imposé leur patte dans ce secteur longtemps dominé par les hommes. « Je me suis imposée par le respect, le travail, l’engagement. Mes collaborateurs m’ont toujours soutenue. » Et elle conclut avec le sourire : « Je suis sérieuse, mais sympa. C’est important, dans ce métier. »
Transformée par son métier, c’est dans le regard de celles et ceux qu’elle accompagne qu’elle trouve sa plus grande récompense : le sentiment d’avoir apaisé un peu de douleur, d’avoir été utile - tout simplement.
Caroline Beauvois