La mort fait partie de la vie. Pourtant, dans nos sociétés occidentales, elle reste souvent reléguée à la marge. On la cache, on l'éloigne, on l'évoque peu… jusqu'au jour où elle frappe et que ceux qui restent se retrouvent face à une question vertigineuse : comment continuer à vivre après la perte ? Personne ne nous prépare.
Il y a ce moment, celui où tout bascule, où le monde continue, mais pas vous. Où les phrases toutes faites - "le temps apaise", "il faut être fort" - sonnent creux. Parce qu'au fond, personne ne sait vraiment quoi dire face à l'absence.
Le deuil est souvent présenté comme un passage : un chemin balisé, presque rassurant : des étapes, des phases à suivre pour tenter de mettre de l'ordre dans le chaos. On parle de déni, de colère, de tristesse, d'acceptation… comme s'il suffisait de vivre ces émotions, l'une après l'autre, pour "s'en sortir". Mais ceux qui traversent un deuil savent : il n'y a ni ligne droite, ni mode d'emploi. Il y a des jours où l'on respire, et d'autres où l'on suffoque, de nouveau, sous la peine.
Dans ce dossier, on a donné la parole au philosophe Jean-Michel Longneaux. Pour lui, il n'y a pas de bon deuil - pas de parcours exemplaire, pas de durée idéale, seulement une expérience profondément intime, qui transforme à jamais. On ne "tourne pas la page" : on réapprend à vivre avec ce qui manque.
Alors que faire, quand un proche meurt ? C'est là que la solidarité prend tout son sens. Parce que face à la perte, l'isolement est l'un des dangers les plus insidieux. On croit être entouré (famille, amis, collègues) mais on se sent souvent incompris - comme si le monde parlait une autre langue. Beaucoup finissent par se taire, par "reprendre leur vie d'avant", par masquer leur douleur, pour ne pas "déranger".
C'est précisément contre ce silence que s'organisent des espaces de parole. Des groupes, des associations, des rencontres où l'on peut, enfin, déposer ce qui pèse. Là, il n'y a rien à expliquer, rien à justifier, parce que les autres savent.
La force des pairs
Dans ces pages, nous avons voulu donner la parole à celles et ceux qui accompagnent. Les "pairs", d'abord. Ces parents qui ont perdu un enfant et qui tendent la main à d'autres, à travers des associations comme Parents désenchantés ou Parents d'enfants victimes de la route, ils racontent l'importance de ces lieux où l'on peut être soi, sans masque. Où l'on peut dire l'indicible, la colère, la culpabilité… sans être jugé.
Et puis, il y a aussi les enfants, que l'on croit protéger en taisant notre souffrance, alors qu'ils ont surtout besoin de comprendre, avec des mots simples, vrais… Le groupe Tournesol leur donne cet espace essentiel pour pouvoir échanger et avancer.
Nous avons aussi rencontré celles et ceux qui tentent de donner un peu de douceur à un deuil violent, silencieux et invisibilisé, le deuil prénatal. L'association Fil d'anges regroupe des bénévoles qui donnent de leur temps pour coudre des nids d'anges pour accueillir ces bébés décédés, et offrir aux parents un moment d'humanité dans l'insoutenable. Derrière chaque couture, il y a une histoire : celle de Lilia, qui après avoir perdu son enfant a fondé l'association ; celles des sages-femmes qui accompagnent avec douceur et celles aussi d'Hélène et d'André, qui ont choisi de devenir bénévoles.
Dans ce dossier, le deuil animalier, souvent minimisé et pourtant véritable séisme affectif pour de nombreuses personnes, trouve aussi sa place.
Et puis, le deuil ne se vit pas seulement dans les mots. Il s'inscrit aussi dans les lieux, dans les objets, dans les gestes du quotidien. Que faire des photos de la personne disparue ? Des vêtements ? Des espaces laissés vides ? Fiona Beenkens, une neuro-architecte, nous éclaire sur ces choix que l'on fait dans nos intérieurs qui peuvent freiner ou accompagner le deuil.
Même la culture s'en empare. Des séries télé, parfois, osent aborder la perte avec humour, avec justesse, en ouvrant d'autres façons de raconter l'absence.
Si ce dossier ne prétend expliquer le deuil, il montre tout de même qu'au cœur de l'épreuve, des liens peuvent se tisser. Et que si l'on ne guérit pas de l'absence, on peut, parfois, apprendre à ne plus être seul avec elle - parce que si le deuil est une expérience profondément personnelle, il est aussi, peut-être, une affaire collective et de solidarité.
Caroline Beauvois, Journaliste - L'Avenir