Un appel de la police. C'est ainsi que Gwenaëlle Ansieau apprend, en 2011, la mort de sa fille Éléonore, 10 ans. Aujourd'hui bénévole au sein de l'association Parents désenfantés, elle accompagne d'autres parents venus chercher un espace rare pour parler de l'indicible. "La perte d'un enfant, c'est un arrachement terrible. Ce n'est pas dans l'ordre des choses." Elle témoigne.
"J'ai perdu ma fille Éléonore en 2011. Elle est décédée lors d'un camp. Elle avait 10 ans." L'annonce est arrivée par téléphone, un appel de la police. "Il n'y a pas grand-chose qui puisse être plus brutal que ça. C'est quasiment inhumain comme souffrance." Quinze ans plus tard, elle accompagne à son tour d'autres parents. Elle est aujourd'hui bénévole au sein de "Parents désenfantés", une association qui propose des groupes de parole destinés aux parents ayant perdu un enfant. Créée pour rompre l'isolement souvent ressenti après un tel drame, l'organisation fonctionne sur un principe simple : l'écoute entre pairs.
Mais ce rôle n'a rien d'évident. "Au début, je n'étais pas sûre de pouvoir le faire. J'étais encore fragile. J'avais peur de changer de casquette, de laisser tomber la casquette de maman en deuil." C'est en discutant avec ses proches et avec la psychologue qui la suivait qu'elle décide finalement de s'engager.
"Aujourd'hui, je dis souvent aux parents qui remercient les bénévoles : moi je rends simplement ce que j'ai reçu. Je transmets ce que j'ai reçu."
Car dans ces groupes, tous les bénévoles ont vécu la même chose : la mort d'un enfant. Et cette perte, dit-elle, "n'est comparable à aucune autre".
"La perte d'un enfant, ce n'est pas dans l'ordre des choses. On sait qu'un jour on va perdre ses parents ou ses grands-parents. Même si c'est dur, on l'accepte plus facilement. Mais un enfant… ça ne devrait pas arriver."
Et de continuer : "C'est quasiment inhumain comme souffrance. Tous les parents endeuillés disent qu'ils auraient donné un bras, une jambe, qu'ils auraient préféré mourir à la place de leur enfant."
Parce qu'avec un enfant disparaît aussi tout ce qui était projeté dans l'avenir. "Et ça, c'est très particulier."
"Les premiers mois, on a l'impression de couler"
Les parents qui arrivent dans les groupes racontent presque tous la même chose, témoigne-t-elle. "Les premiers mois, on est complètement perdus. On a l'impression de couler. On perd plein de repères : la notion du temps, le rapport à sa maison, le rapport aux autres. On peut avoir l'impression d'être devenu étranger chez soi."
Même les gestes les plus simples deviennent difficiles.
"On peut rester une demi-heure devant un rayon de lait au supermarché sans savoir lequel prendre. On est incapable de prendre une décision."
Mais l'un des bouleversements les plus marquants concerne souvent l'entourage.
"Certains amis très proches disparaissent"
"Lorsqu'on perd un enfant, le cercle social bouge énormément. Et c'est très frappant." Certains amis très proches disparaissent. "On se rend compte que des copains qu'on pensait très proches ne donnent plus de nouvelles, ne viennent plus. Et à l'inverse, des personnes presqu'inconnues tendent la main. Un voisin, un ami d'ami… quelqu'un qui n'a pas peur de venir vous voir."
Au début, cette situation déstabilise profondément. "On se dit : mais pourquoi n'est-il pas là alors que je comptais tellement sur lui ?" Et puis, avec le temps, ces nouvelles présences prennent parfois une place essentielle. "Très souvent, ces gens deviennent ensuite des amis très proches, parce qu'ils ont été là au bon moment."
Dans ces périodes, les gestes les plus simples peuvent faire la différence.
Elle se souvient du premier Noël après la mort de sa fille. "J'étais incapable d'aller acheter un sapin, de faire la décoration. C'était trop dur. Et en même temps je me disais que pour mon fils de 13 ans ce n'était pas juste."
Une connaissance l'appelle alors. "Elle m'a dit : "Je vais chercher mon sapin maintenant. Je t'en prends un et je viens le décorer avec toi." J'avais juste besoin de ça."
Car dans les premiers mois, les parents n'arrivent souvent plus à décider. "On est incapable de réfléchir. Donc il ne faut pas hésiter à proposer : une balade, un café, un geste concret. Et accepter que la personne dise non."
"N'évitez pas le sujet !"
Mais surtout, insiste-t-elle, "surtout", il ne faut pas éviter le sujet. "Oui, il faut parler de l'enfant et ne surtout pas éviter le sujet par peur de blesser les parents."
Et d'expliquer : "La crainte numéro un des parents endeuillés, c'est qu'on oublie leur enfant. C'est une peur viscérale. Rien n'est pire que de penser que la terre continue de tourner et que plus personne ne se souviendra de lui."
Alors même si les larmes arrivent, d'un côté ou de l'autre d'ailleurs, ce n'est pas grave, dit-elle. "Pleurer, ce n'est pas grave. C'est juste l'émotion qui sort. Le pire, c'est de ne pas en parler." Entre parents endeuillés, ils ont même une expression pour ceux qui les évitent par malaise. "On appelle ça changer de trottoir. Et ça, c'est vraiment le pire."
Caroline Beauvois, Journaliste - L'Avenir