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« Il n’y a pas plus intime qu’une autopsie »

Elles ouvrent les corps, les auscultent, mènent l’enquête médico-légale et écrivent des rapports que d’autres liront à la barre. Dans l’ombre des scènes de crime et du silence de la morgue, les médecins légistes sont les premiers à entendre ce que les morts ont à dire. À l’Institut Médico-Légal des Cliniques universitaires Saint-Luc, à Bruxelles, l’équipe est majoritairement féminine.

« On dort quand on peut. » Entre deux autopsies, une expertise judiciaire ou un départ en urgence sur une scène de crime, le temps file quand on est médecin légiste. Et si les morts n’attendent pas, les vivants non plus. Oui, les vivants. Car le médecin légiste ne s’occupe pas que des morts, rappelle Jessica Vanhaebost, médecin légiste aux Cliniques universitaires Saint-Luc, à Bruxelles.

« Je pense qu’il n’y a pas plus intime qu’une autopsie, lâche Jessica. On se retrouve vraiment dans l’intimité ultime de la personne. » C’est que les médecins légistes pénètrent au cœur de l’histoire d’un défunt : son corps, son logement, ses habitudes, ses médicaments sur la table de nuit…

« Notre travail, c’est de faire parler ceux qui ne peuvent plus le faire. » En apparence froid et clinique, ce métier est en fait au contraire profondément humain, dit-elle. Il faut du tact, de l’écoute et une solide dose de détachement pour affronter, chaque jour, la mort sous toutes ses formes.

« J’ai toujours voulu faire ça»

Mais comment et pourquoi devient-on médecin légiste ? « J’ai toujours voulu faire ça », sourit la trentenaire. Dès l’adolescence, Jessica dévore les romans de Patricia Cornwell. L’héroïne, Kay Scarpetta, médecin légiste, la fascine. Alors elle se lance. D’abord avec un stage, très tôt, à l’Institut Médico-Légal de Liège pour tester sa propre réaction face à la mort. « Je ne voulais pas m’engager dans la voie médicale pour tout arrêter au premier cadavre… Je suis également allée voir l’exposition sur les corps plastinés à l’époque. Ça m’a vraiment impressionnée et convaincue dans mon choix. » Loin des romans et des séries télé, la réalité est plus rude, mais tout aussi passionnante.

Un métier sous tension

À Bruxelles, ils sont trois. Trois médecins légistes, dont deux femmes, pour couvrir tout l’arrondissement Bruxelles-Brabant wallon. « Ce n’est pas assez », reconnaît Jessica, à côté de sa collègue Anja Kerschen, qui acquiesce de la tête. « D’autant plus qu’on doit être deux pour faire les autopsies. » Ça fait peu.

« On a un week-end libre toutes les trois semaines. Mais on autopsie que les cas très suspects le week-end – on essaye de se préserver un peu… »

Et pourtant, « on ne peut pas dire qu’on va engager trois personnes demain. On n’est pas assez nombreux en Belgique. » Aujourd’hui, il y a environ 20 spécialistes reconnus dans tout le pays, et tout autant en formation, explique-t-elle.

« Et beaucoup choisiront finalement une autre voie. » C’est que le métier est particulièrement exigeant, chronophage, tout comme les études. « Six années de médecine, cinq de spécialisation et on essaye de combiner le master avec un certificat en expertise de trois ans pour avoir le titre d’expert judiciaire, obligatoire en Belgique pour signer les rapports d’expertise. »

En Belgique, jusqu’à 80 meurtres passeraient d’ailleurs chaque année entre les mailles du filet faute d’intervention d’un médecin légiste, relève une étude de l’ULB. « Il suffit qu’un maillon saute – un médecin qui n’a pas de doute, un policier qui ne transmet pas, un magistrat qui pense qu’on est trop occupés – et on ne nous appelle pas. Et si c’est un meurtre, on passe à côté », analyse la spécialiste en médecine légale. La cause ? Manque de moyens, manque de spécialistes, sous-financement chronique… « On dépend des frais de justice. On ne devient pas riche en étant médecin légiste. Et il faut encore former les gens qui acceptent de faire 11 ans d’études pour venir s’occuper des morts… »

Les médecins légistes travaillent sur appel, régulièrement la nuit. « Souvent, les gens s’inquiètent pour leur proche quand ils rentrent du boulot. Ils appellent à 20 heures, et moi je suis sur place à une heure du matin. » Et le lendemain, consultations, rapports, rendez-vous au palais de justice… « Pourtant, j’adore dormir. J’aime les siestes, dit-elle en riant. Il faut que je dorme pour fonctionner. »

Derrière le scalpel

Technicienne médico-légale, Mélanie Rouet, elle aussi, a trouvé sa voie dans les couloirs de l’Institut médico-légal des Cliniques universitaires Saint-Luc. Une reconversion née d’un deuil familial. « Je me posais énormément de questions sur ce qu’il se passait après un décès, les raisons qui poussaient à faire une autopsie ou non. C’est lorsque j’ai perdu mon job en tant qu’esthéticienne que j’ai eu l’occasion de faire un stage dans une pompe funèbre, et j’ai trouvé l’ambiance vachement sympa », sourit-elle.

Morgiste aux Cliniques universitaires Saint-Luc, elle postule alors pour rejoindre la salle d’autopsie médico-légale « afin d’évoluer dans ma carrière ». Aujourd’hui, elle prépare et pèse les corps, assiste les médecins, referme les plaies, et accueille parfois les familles. « Chaque autopsie est différente. On apprend à chaque fois. »

Un métier d’apparence froide, oui, mais pourtant terriblement humain, assure-t-elle. « Quand les familles nous incluent dans leur histoire, c’est plus dur de garder ses distances », admet Mélanie. Elle se souvient de ce vieux monsieur qu’elle accompagnait, après sa journée de travail, pour voir sa femme décédée suite à un accident. « Il voulait que je sois là avec lui. Il m’a raconté toute sa vie. »

Les attentats de Bruxelles

C’est que certains moments particuliers ne s’oublient pas. Pour Jessica, ce sont les attentats du métro de Bruxelles, en mars 2016. « J’étais en cinquième année de spécialisation en médecine légale.On ne dormait plus. On essayait vraiment de faire au mieux et dans les délais les plus courts possibles, pour répondre aux familles en détresse, aux politiques… C’était très épuisant émotionnellement, mentalement et physiquement… Je pense que c’est l’expérience la plus difficile que j’ai vécue. » Et de se rappeler : « Là, en reprenant le métro, je me suis dit que ça aurait pu être moi – n’importe qui prend le métro… Il m’a fallu quand même quelques jours pour souffler et m’en remettre, alors que d’habitude, voilà, c’est le boulot… »

Quatre ans plus tôt, en mars 2012, en Suisse, lors de son assistanat, elle est confrontée à l’accident de car de Sierre : 28 personnes décédées dont 22 écoliers. « On ne peut pas ne pas être impliqué émotionnellement. Tout le monde en parle, tout le temps. On allume la télé, on en parle ; on allume la radio, on en parle ; on se promène en rue, on en parle… »

Alors, on apprend à compartimenter, à prendre de la distance. « C’est vital pour continuer. Ça fait partie de l’autoapprentissage. On apprend très vite à soit le gérer, soit qu’on n’est pas fait pour ça. »

Et Mélanie d’acquiescer : « Pour moi, c’est parfois plus difficile quand ce sont des jeunes, avec des accidents de voitures, par exemple. Ça nous rappelle que c’est extrêmement vite arrivé. C’est qu’en médecine légale, ce sont souvent des décès assez brutaux, inattendus dans la plupart du temps. »

Médecins, enquêteurs, pédagogues

Un médecin légiste n’est pas qu’un expert de la mort. Il est aussi expert judiciaire, vulgarisateur, pédagogue pour les familles, interlocuteur pour les victimes… Il détermine si un patient a des séquelles après une agression – « surtout des violences intrafamiliales » -, s’il a été victime de violences policières ou conjugales, s’il est apte à conduire… « Eh oui, le code de la route, c’est aussi la loi – donc c’est nous aussi, sourit Jessica. C’est un métier extrêmement varié », insiste la médecin légiste. On n’a pas de journée type. » Sur le terrain, c’est aussi une course contre la montre. « On enchaîne les autopsies, trois par matinée parfois. Et puis il y a les patients, les consultations, la route (à Bruxelles), l’administratif… » Un rythme effréné, mal connu du grand public, et pourtant, crucial pour la justice.

« Ce qui prend le plus de temps en médecine légale, je dirais que c’est l’administratif ! On doit écrire des rapports détaillés et traduire, aussi, le langage médical en langage un peu plus compréhensible pour des juristes. Il faut vraiment détailler, expliquer, argumenter toutes nos observations pour conclure, dans le cas d’une autopsie, de quoi la personne est morte et s’il y a eu une intervention tierce dans les causes du décès. »

Croquer la vie à pleines dents

Ironie du sort, ce contact quotidien avec la mort rend Jessica et Mélanie intensément vivantes. « On sait que tout peut s’arrêter du jour au lendemain. Alors on profite. À 100 %. » Dans ce métier où l’on côtoie l’inattendu, le dramatique et l’indicible, elles restent passionnées, engagées. Et si leur voix est rare dans les médias, c’est parce qu’elles parlent peu. Le secret médical, le secret judiciaire, le poids de la justice… Pas des héroïnes de séries ni de livres, mais des professionnelles essentielles à la chaîne judiciaire.

Caroline Beauvois